23/08/2025

Numéro 9

Tout savoir des câbles sous-marins

99 % du trafic Internet repose sur ces infrastructures méconnues

Saviez-vous que la France faisait partie des spécialistes de la fabrication et de la pose des câbles sous-marins, ces connexions ultras rapides à plusieurs centaines de Tb/s qui relient les continents et assurent 99 % du trafic Internet mondial ?

Par : Thomas Olivaux
Durée de lecture : 11 minutes

Vous pensiez que vos streams sur Crunchyroll, vos posts sur X ou vos paiements en ligne sautaient d’un satellite à l’autre pour faire le tour de la terre ? FAUX ! De la même façon qu’on privilégie l’Ethernet au Wi-Fi tant pour les performances que pour la robustesse, 99 % du trafic Internet mondial passe par des câbles enfouis au fond des mers, un réseau tentaculaire de 1,4 million de kilomètres. Ces artères sous-marines sont les héros méconnus de notre monde connecté, mais aussi des cibles vulnérables et centre de luttes de pouvoir brûlantes, tant d’un point de vue business que géopolitique. Cet article explore leur histoire, leur techno, leur fabrication, leur pose, leur économie, leurs failles et ce qui nous attend demain. Prêts à plonger dans les abysses d’Internet ?

Du télégraphe à la fibre optique

La pose de câbles sous-marins ne date pas d’hier !

Les câbles sous-marins, c’est une histoire qui commence bien avant Internet, le réseau des réseaux. Dès les années 1840, des pionniers testent des câbles en cuivre isolés par de la gutta-percha (une résine naturelle) pour transmettre des messages en morse. En 1850, le premier câble commercial relie l’Angleterre à la France sous la Manche. En 1858, un câble transatlantique connecte l’Irlande à Terre-Neuve au Canada, permettant à la reine Victoria d’envoyer un télégramme au président américain James Buchanan en quelques heures – un exploit quand les bateaux mettaient des jours pour traverser l’Atlantique. Problème : ce câble grille après quelques semaines, victime d’une surtension. En 1871, tous les continents sauf l’Antarctique sont déjà connectés !

Les années 1960 introduisent les câbles coaxiaux pour la téléphonie, comme le premier transpacifique en 1964. Le vrai tournant arrive en 1988 avec TAT-8, le premier câble à fibre optique, capable de transporter des données numériques à haute vitesse, qui débarque en Bretagne à Penmarc’h, dans une station d’atterrissement localisée dans la bien nommée « impasse des câbles sous-marins ». Aujourd’hui, en 2025, on recense 597 systèmes de câbles (des liaisons complètes incluant câbles, répéteurs et stations d’atterrissement), couvrant 1,4 million de kilomètres, selon TeleGeography. C’est 35 fois le tour de la Terre ! Pour l’anecdote, le câble le plus court (5 km) relie deux villes allemandes via le lac de Constance, tandis que le plus long, SEA-ME-WE 3, contourne l’Afrique sur 45 000 km.

En 1850, ces câbles transmettaient 40 mots par minute, soit environ 20 bits/s. En 2025, on atteint 400 térabits/s – une multiplication par 20 000 milliards. Même en passant d’un modem RTC 33k (33 kbit/s) des débuts d’Internet en France (vers 1997) aux meilleures offres de fibre actuelles (10 Gbit/s), le facteur multiplicateur du débit n’est « que » de 303 000 !

Atterrissement ? Atterrage ? Atterrissage ?

Durant notre enquête, nous n’avons pas pu nous empêcher de remarquer que, d’une source à l’autre, certains documents parlent de stations d’atterrissements, d’autres de stations d’atterrissage ou encore de jonctions d’atterrage. Nous ne sommes pas suffisamment experts pour vous dire qui a raison, mais signalons quand même que le dictionnaire LeRobert définit l’atterrage comme l’espace marin proche de la terre. Dans tous les cas, on parle des infrastructures à terre, sur le littoral, où les câbles sous-marins débouchent et sont reliés aux réseaux terrestres.

Des armures anti-requins

Coupe d’un câble sous-marin, les brins de fibre (n°8) étant infiniment petits comparé à la section (licence Creative Commons).

Un câble sous-marin moderne est une prouesse d’ingénierie. En eaux profondes (supérieur à 1 500 m), il ne mesure que 25 mm de diamètre et pèse 1,4 kg/m (1,4 t/km). Près des côtes, où il doit résister aux ancres et filets, mais aussi aux sabotages et autres animaux marins, il passe à 69 mm et 10 kg/m grâce à une armure nettement renforcée. Ces câbles, qui plongent jusqu’à 6 000 m de profondeur, sont constitués de multiples fibres optiques ultras fines (200 microns, soit deux cheveux humains), qui transportent les données via des impulsions lumineuses. Un laser encode les infos en variant l’intensité ; un capteur à l’arrivée les traduit en signal électrique. Elles sont utilisées par paire, deux fibres gèrent le trafic bidirectionnel, à quasi la vitesse de la lumière. Cette technologie, qui existe donc depuis des décennies sous les océans, ressemble fortement à celle dont on bénéficie (presque) tous chez nous depuis quelques années. Sauf que sur des milliers de kilomètres, le signal s’affaiblit. Solution ? Des répéteurs tous les 80-100 km, alimentés par un courant continu de 15 000 V, amplifient le signal avec des fibres dopées à l’erbium, un métal rare qui est utilisé comme support d’amplification optique. Grâce au multiplexage en longueur d’onde (WDM) et spatial (SDM), un câble transporte jusqu’à 500 térabits/s, grâce à 48 fibres optiques ! Des prototypes de 64 fibres optiques, visant des capacités en pétabits – imaginez télécharger 62 500 Go en une seconde, sont en test. Pour protéger ce cœur fragile, on trouve :

  • un tube en acier inoxydable avec du gel pour stabiliser les fibres (colorées pour éviter les erreurs – rose avec rose, bleu avec bleu).
  • des arches en fil d’acier contre la pression des profondeurs.
  • des fils de cuivre pour alimenter les répéteurs en électricité.
  • une isolation plastique complétée, près des côtes, d’une armure métallique (simple ou double) contre les ancres, filets de pêche… et les requins. En 1987, un câble au large des Canaries a été mordu, les requins étant alors attirés par les champs électromagnétiques émis par les câbles non blindés de l’époque, un incident poussant AT&T et d’autres opérateurs déjà en place à l’époque à renforcer leurs câbles. Dans les années 2010, Google a même adopté du Kevlar pour améliorer la robustesse de leurs câbles.

Caractéristiques des câbles sous-marins modernes
Eaux profondesPrès des côtes
Diamètre25 mm69 mm
Poids1,4 kg/m10 kg/m
Profondeur maximumSupérieure à 6000 m0 à 1500 m
Fibres optiques4848
Capacité maximum500 Tb/s500 Tb/s
Répéteurs de signalTous les 80 à 100 kmTous les 80 à 100 km

ASN : la France, leader de la production et de la pose !

Cocorico, c’est Alcatel Submarine Networks (ASN) qui est le leader mondial de la production de câbles sous-marins avec pas moins de 30 % du marché. Son usine de Calais, fondée il y a 134 ans, a produit 800 000 km de câbles – l’équivalent de 1 000 allers-retours Paris-Marseille. En 2024, la France a nationalisé ASN (à hauteur de 80 % du capital, les 20 autres % appartenant au finlandais Nokia) pour des raisons stratégiques, preuve de son importance. Le processus de fabrication est un ballet high-tech qu’on vous invite à découvrir dans l’excellente vidéo d’Explore Media publiée sur YouTube il y a peu, vers 5 min et 45 secondes. ASN est également propriétaire d’une flotte de sept navires câbliers qui, comme leur nom et le sujet pourraient vous l’indiquer, servent à poser les câbles au fond des océans.

Des navires câbliers spéciaux qui déroulent à 10 km/h

L’île de Batz, un des sept navires câbliers d’ASN.

Poser un câble sous-marin, c’est une expédition digne d’un film d’aventure ! Prenez un navire câblier, comme ceux d’Orange Marine ou ASN, chargé pour des mois – par exemple, 5 000 km de câble vers l’Australie en 2025. À bord, des cuves géantes (10 m de haut, 15 m de diamètre) stockent jusqu’à 1 500 km de câble, enroulés manuellement par des équipes qui marchent des kilomètres à reculons pour un alignement parfait durant plusieurs semaines avant même que le bateau ne quitte le quai ! Deux techniques selon la profondeur :

  • en eaux profondes (>1 500 m) : le câble est déroulé à 10 km/h, suivant un trajet pré-étudié pour éviter les zones sismiques ou tenir compte de la biodiversité.
  • en eaux peu profondes (0-1 500 m), c’est-à-dire près des côtes, une charrue sous-marine gigantesque creuse une tranchée de 1-2 m de profondeur à 2 km/h pour enfouir le câble dedans, le protégeant ainsi des ancres, filets de pêche ou morsures de requins.
Les navires câbliers stockent des milliers de km de câbles qu’ils déposent, à faible allure, au fond des mers.

Depuis 2020, ASN et Orange Marine posent 40 % des câbles mondiaux. ASN possède d’ailleurs le plus gros navire-câble du monde, L’Île-d’Yeu, qui se distingue notamment par ses trois cuves de stockage au lieu de deux (8500 km de câble stocké à bord, ou 15000 km de câble grands fond) et sa charrue de 35 tonnes. Il y a quelques semaines à peine, un projet en Arctique a été retardé par des blocs de glace imprévus, rappelant que la nature reste le boss final malgré les prouesses des hommes.

Des milliards de dollars en jeu

Peu à peu, les GAFAM remplacent les opérateurs télécoms en devant majoritairement les propriétaires des câbles sous-marins.

Ces câbles sont des infrastructures critiques pour l’économie mondiale, reliant les continents via des routes majeures (Atlantique, Pacifique). Un projet peut coûter des centaines de millions, voire des milliards de dollars. En 2025, le marché global vaut 31-35 milliards USD, projeté à 49-56 milliards d’ici 2033. Les nouveaux câbles prévus jusqu’en 2027 représentent plus de 13 milliards USD d’investissements. Historiquement, des consortiums d’opérateurs télécoms (Orange, AT&T) se partageaient les fibres des câbles (ex. : 48 fibres dans un câble, 6 par opérateur). Depuis 2010, les GAFAM (Google, Meta, Amazon et compagnie) s’imposent, exploitant désormais plus de 50 % des câbles. Exemples : Grace Hopper (Google), Dunant (Google, US-France, géré en partie par Orange), MAREA (Meta/Microsoft), ou Waterwolf (Meta, 50 000 km). La Chine monte aussi en puissance via China Mobile and SB Submarine Systems, même si les US bannissent leurs technologies en invoquant des raisons de sécurité. En 2025, on compte 1 712 stations d’atterrissage, avec des hubs majeurs aux US, en Asie et en Europe.

Des connexions vulnérables

Malgré leur robustesse, les câbles sont vulnérables. Dans l’Atlantique seul, plus de 50 réparations annuelles sont nécessaires à cause d’ancres, filets, séismes ou morsures de requins. En 2024-2025, 44 incidents sont recensés, dont 25 % par ancres traînantes et 33 % par causes inconnues. Voici quelques cas marquants :

  • Mer baltique (nov. 2024-jan 2025) : 7 câbles coupés, soupçons sur la Russie avec le navire chinois Yi Feng 3.
  • Taïwan (janv.-févr. 2025) : 4 câbles sectionnés, possibles actes chinois.
  • Afrique de l’Est (mars 2025) : Câble PEACE coupé en mer Rouge

N’oublions pas non plus l’espionnage ! Entre 2012 et 2014, la NSA aurait espionné des leaders européens via un câble danois. En 2025, les tensions US-Chine poussent à investir dans des drones sous-marins pour surveiller les câbles. Et l’environnement, tant l’impact des câbles (la pose perturbe les fonds marins) et les conséquences du changement climatique (la montée des eaux menace les stations d’atterrement). Le traité d’UNCLOS (traité des Nations Unies) protège les câbles, au moins en théorique.

Après la vidéo, l’IA : la demande explose

Actuellement en déploiement, le câble Far North Fiber relie l’Europe du nord au Japon.

La demande pour les câbles explose : +30 % par an, dopée par le streaming et l’IA. Entraîner des modèles comme ChatGPT ou Grok consomme des masses de données – pensez à des milliers de pages Wikipédia avalées chaque seconde ! En 2025, Meta investit des milliards dans Waterworth, une véritable autoroute digitale pour l’IA. Qu’on parle des progrès techniques (câbles plus puissants), de la multiplication des routes et des besoins sans cesse croissants, les projets de développement ne manquent pas. Actuellement, on remarque une expansion vers les pôles. En Arctique, les projets Polar Express et Far North Fiber réduisent la latence et diversifient les routes. Les premiers segments ont été posés en 2022 et se poursuivent en 2025 malgré les défis climatiques (glace, biodiversité). Et en Antarctique de nouveaux projets de câble sont à l’étude pour améliorer la connexion des stations de recherche et améliorer les délais (vitesse d’Internet, accès aux serveurs dans le cloud) pour les chercheurs.

Ces héros méconnus qu’il faut protéger Les câbles sous-marins sont les fondations invisibles de notre monde connecté, transportant 99 % des données sans attirer l’attention. En 2025, avec 597 systèmes de câbles et un marché en pleine explosion, ils soutiennent l’IA, le cloud et nos vies numériques tout en participant à l’amélioration des performances et à la baisse des coûts des connexions. Mais entre sabotages, requins et changement climatique, leur protection est un défi aussi crucial. Pour visualiser ce réseau, outre les photos qui illustrent cet article, jetez un œil à la carte interactive de TeleGeography.

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